Le musée virtuel, une notion plurielle

Les musées virtuels sont de plus en plus nombreux et apparaissent comme une notion plurielle qui recouvre des caractéristiques différentes selon les personnes qui l’emploient. Cette pluralité peut avoir différentes origines. Nul doute que l’ambivalence de la notion de virtuel y occupe une grande part. De plus, le caractère social et politique du musée n’est pas sans conséquence puisque l’institution muséale modèle le musée virtuel à son image. Nous nous retrouvons dans l’impossibilité d’établir un modèle unique de musée virtuel tant celui-ci recouvre des réalités très différentes et souvent fluctuantes. Ainsi, certains auteurs (Mathey, Bennett, Bowen, Johnson) y voient un aspect commercial et définissent le musée virtuel comme un support supplémentaire permettant au musée réel de communiquer et d’augmenter sa fréquentation. D’autres ( Baujard, Vidal, Welger-Barboza) y voient le reflet de la marchandisation en cours dans la sphère culturelle, cette marchandisation trouvant dans le musée virtuel un lieu propice pour s’exprimer. Nous pourrions objecter que ces différentes définitions ne s’opposent pas mais se complètent. Cependant, le point commun qui ressort de nombreux écrits sur le musée virtuel (Vidal, Mathey, Wetzl-Faichild, Noel-Cadet, Vol et Weger-Barboza) est la dimension pédagogique du musée virtuel. Nous pouvons donc proposer une définition a minima du musée virtuel comme musée pédagogique. Cela défini le musée virtuel comme outil de médiation culturelle permettant d’apporter à l’usager des connaissances sur l’histoire et sur l’art. Cette vision du musée virtuel est dans la continuité du musée réel dont les fonctions sont de conserver et de diffuser les œuvres d’art au grand public. Au contraire, François Dagognet[1] critique cette fonction pédagogique du musée car elle permet selon lui d’imposer une mémoire au public et comporte donc un aspect manipulatoire. Nous pouvons donc voir dans le musée virtuel un instrument pour mener à bien les missions que l’Etat confère à l’institution muséale, notamment la mission de démocratisation culturelle. Mission dont les musées peinent à parvenir et dont le musée virtuel serait une solution.

                                          

Mais ce musée virtuel accessible à tous et permettant de démocratiser la culture est à relativiser car il est fortement dépendant du support informatique sur lequel il a été créé. Il est impératif d’avoir une connexion Internet et un ordinateur pour visiter un musée virtuel. Sans cela, le musée virtuel n’existe pas pour le public. Cette condition d’existence pose problème car elle subordonne le musée virtuel à la technique. De la même façon, si le serveur informatique est en panne ou s’il y a un problème technique qui rend le musée virtuel inaccessible aux internautes, le musée virtuel "disparaît" car il devient invisible pour le public. Il y a donc un paradoxe, d’un côté le musée virtuel est accessible à un large public, d’un autre côté, il peut n’être accessible à personne.

                                 

 

Un musée virtuel subordonné à l’institution muséale

Par ailleurs, la plupart des auteurs ne définissent pas le musée virtuel par ses caractéristiques intrinsèques mais par ce qu’il permet - ou ce qu’ils imaginent qu’il permet : une facilitation à acquérir des savoirs, à accéder aux œuvres d’art, une progression vers la démocratisation culturelle voulue par les politiques. C’est une vision du musée virtuel instrumentalisée en fonction des objectifs qui lui sont assignés. Le musée virtuel n’a donc pas une existence propre, il existe pour être au service du musée réel, en faire sa promotion, et mener à bien ses missions, notamment l’objectif de favoriser l’accessibilité à la culture. Aude Mathey résume la situation en affirmant que « Le musée virtuel a donc une vocation additionnelle            au musée réel et non pas une vocation d’autonomisation »[2]. Le musée virtuel ne s’oppose pas à l’institution muséale, bien au contraire il prolonge ses missions d’exposition et de transmission de la culture au risque de ne pas exister par lui-même. De plus, il est au service de celui-ci. En effet, le musée virtuel est un support pour diffuser les informations institutionnelles du musée, et pour encourager à la visite réelle. Nous pouvons donc définir le musée virtuel comme une entité dépendante à la fois du musée réel sans qui il n’existerait pas, et des technologies, à cause desquelles il peut être détruit ou inaccessible. Ainsi, nous pouvons compléter notre définition a minima du musée virtuel : un musée pédagogique, dépendant, et ressemblant au musée réel dont il est la copie.

 

L’impossibilité de s’affranchir de la double dépendance à la technique et à l’institution muséale ?

Dans les différentes approches du musée virtuel, on voit apparaître en filigrane une définition de la relation entre le musée réel et le musée virtuel. Si cette relation est imaginée par certains acteurs comme étant conflictuelle et conduisant à créer un musée virtuel qui se substitue au musée réel, en réalité, le musée réel conserve sa toute puissance et a la main mise sur le musée virtuel qui n’est que son double, une reproduction à l’identique qui lui permet de mener à bien ses missions. C’est pour cela que le musée virtuel ressemble de manière réaliste au musée réel et y fait constamment référence. En effet, notre propre observation nous a permis de constater qu’il y a dans les musées virtuels des références explicites au musée réel : reproduction des bâtiments, présence du plan des locaux du musée réel... Les concepteurs du musée virtuel semblent donc vouloir ancrer le musée virtuel dans un environnement bien réel qui renvoie au musée. C’est possible grâce à la technologie VRML (Virtual Reality Modeling Language), technologie qui permet de reproduire le musée réel en trois dimensions et d’immerger l’internaute dans le musée. Le musée réel ne s’efface pas dans le musée virtuel, au contraire il impose sa présence et son autorité. Nous voyons donc se dessiner un musée virtuel qui s’oppose à la définition du virtuel comme étant un monde propre. La vision du musée virtuel comme double du musée réel est une manière de nier les nouvelles technologies, en effet comment affirmer que le musée virtuel est identique au musée réel alors que le support technologique qui abrite le musée virtuel transforme radicalement la présentation des œuvres, la visite du public ? Le musée virtuel est forcément différent du musée réel même si en apparence il lui ressemble. Nous pouvons donc remarquer que si le musée virtuel ne s’affranchit pas de l’institution muséale, il s’affranchit de la technique en niant les caractéristiques du virtuel. En effet, en étant une reproduction identique au musée réel, le musée virtuel nie la spécificité des nouvelles technologies de l’information et de la communication.

En effet, si le musée virtuel est conçu comme étant une opportunité pour tous d’accéder au musée, elle peut également se révéler être une expérience plus riche que la visite du musée réel car elle propose davantage d’informations sur les œuvres et les artistes, et permet de s’approcher au plus près des œuvres. Nous pourrions alors envisager le musée virtuel comme étant complémentaire au musée réel, ce qui serait une affirmation des différences du musée virtuel par rapport au musée réel, différences qui fonderaient sa complémentarité. Mais un musée virtuel complémentaire au musée réel signifie encore une fois qu’il est défini par rapport au musée réel et qu’il n’a donc pas d’existence propre. Nous nous posons alors la question : le musée virtuel peut-il s’affranchir de la référence au musée réel, qui incarne la légitimité de l’institution et la tradition séculaire de conservation de la mémoire ?

                                                                          

La nécessité de redéfinir la notion de musée elle-même

Le musée virtuel met en lumière certaines caractéristiques de l’institution muséale qui sont en train d’évoluer, notamment le passage d’une institution fermée à une institution ouverte et le passage du non-marchand au marchand. Ainsi le virtuel révèle des traits de l’institution muséale qui étaient cachés et nous permet donc de réfléchir sur l’essence même du musée. Le musée virtuel interroge donc l’institution muséale sur son identité et ses fonctions. Le fait que l’institution muséale soit en pleine mutation, voire même en crise pour certains muséologues, nous enjoint donc à considérer le musée virtuel, soit comme un prolongement du musée réel qui tenterait de le légitimer face aux critiques, soit comme un nouveau modèle muséal dont le musée traditionnel devrait suivre l’exemple. Ce mémoire avait pour objectif de définir le musée virtuel, finalement il nous a conduit à la nécessité de redéfinir l’institution muséale elle-même. En effet, le musée virtuel est un « analyseur » qui nous pousse à interroger le musée réel, avec les paradigmes ouverture/fermeture, visible/invisible, marchand/non-marchand. En effet, pour construire un musée virtuel, le musée se trouve contraint de réfléchir à son identité. En utilisant la définition du virtuel de Philippe Quéau, nous pourrions également affirmer que le musée virtuel nous permet de penser les contradictions qui entourent le musée actuellement. En effet, l’institution muséale se retrouve écartelée entre sa mission de service public et la marchandisation croissante de la culture. Le musée virtuel, dans lequel cohabitent une vocation pédagogique forte et des traces de la marchandisation, pourrait être un exemple qui prouve que le musée peut mêler ces deux dimensions sans renier sa mission sociale. Le fait que l’aspect pédagogique soit le point commun entre tous les multiples modèles de musées virtuels, et y occupe une place importante, prouve que c’est là un élément essentiel du musée. Face aux doutes de l’institution muséale quant à son identité, nous pourrions donc supposer que la dimension pédagogique est intrinsèquement liée à l’institution et qu’elle doit être conservée malgré les évolutions.

 


[1] DAGOGNET François, Le musée sans fin, édition Champ Vallon, 1993

[2] MATHEY Aude, Le musée virtuel: quel avenir pour la culture numérique?, éditions Le Manuscrit, 2007, page 200

Synthèse de mon mémoire de fin d'études de Master 2 "Musées virtuels: cartographie et essai de définitions" sous la direction d'A. Rodionoff, Université Paris 8, 2013

Photos: captures d'écran des musées virtuels du Château de Versailles, Louvre virtuel, Musée de l’INSERM virtuel, Musée d’Art Contemporain du Val de Marne (MAC/VAL) virtuel, Musée virtuel du Quai Branly

Sur le sujet des musées virtuels, lire un autre article du blog