Christophe Bruno est un artiste français né en 1964 qui se partage entre son activité artistique, d’enseignement et de commissaire d’exposition. Il commence une production artistique en 2001 avec « Epiphanies », un dispositif qui collecte aléatoirement des morceaux de phrases sur Internet grâce à Google et les agrège de manière à en faire de la poésie. Mais il s’est surtout fait connaître en 2002 grâce à une performance happening sur le système de publicité en ligne « Google adwords », performance pour laquelle il a reçu le prix Ars éléctronica en 2003. La plupart de ses œuvres mêlent détournement du texte et de l’image et utilisation du moteur de recherche Google, qu’il pirate. Il adopte un point de vue critique pour faire se questionner les internautes sur les données circulant sur le web. On peut le considérer comme un représentant du courant du net.art, l’art en réseau, et surtout du « Google art » puisqu’il utilise souvent ce moteur de recherche dans ses œuvres.

"The human browser", projet performance de Christophe Bruno     hb

Ce dispositif artistique se décompose en plusieurs performances ponctuelles qui se sont déroulées dans différents lieux de 2004 à 2010. Il s’articule autour de deux éléments : un dispositif technique qui pirate le moteur de recherche Google (« un Google hack ») et un comédien équipé d’un casque audio captant le Wi-fi. En fonction du contexte et de l’environnement de l’acteur, le dispositif technique capte aléatoirement des bribes de texte issues d’Internet et les transmet au comédien qui les joue. L’acteur devient alors un « human browser » c'est-à-dire un navigateur humain qui se fait le récepteur-émetteur du flux textuel du web. En effet, le dispositif permet de rendre réel, en les insérant dans le monde physique, les informations et les textes présents sur Internet. Le comédien interprète en live le texte présent sur la toile, ainsi comme le dit l’artiste, « un être humain incarne le World Wide Web ».

Human Browser at the EU constitution vote: http://www.youtube.com/watch?v=yE9VHwOoF-Y

L’artiste intervient en tapant des mots clés, ces derniers sont analysés par le programme informatique qui  pirate Google pour passer en revue Internet, en fonction de ces mots clés. C’est ce qui permet de ne retenir que les fragments de texte en rapport avec le contexte et le lieu dans lequel se situe le comédien. Cependant ce n’est pas pour autant un gage de cohérence linguistique, les différents fragments d’Internet sont assemblés dans des phrases qui a priori ne font pas sens. Selon Christophe Bruno, tout l’enjeu est de voir si on peut « à partir de cette immense poubelle de texte qu'est le web, faire jaillir quelque chose qui est de l'ordre de la parole? ». Certaines performances sont filmées et ce qu’on y voit au premier coup d’œil, c’est un homme, avec un casque, qui parle sans que ses paroles n’aient ni queue ni tête. Toutes les performances ont lieu dans un lieu public (dans la rue, dans une galerie d’art…etc.) et les personnes qui croisent le comédien sont interloquées. Cela donne un côté humoristique à la performance. De plus, cela inscrit cette œuvre dans le mouvement net.art qui s’inspire notamment des mouvements Dada et surréaliste : par le fait que le comédien répète des phrases qui sont le fruit de mots agrégés au hasard, le dispositif artistique apparaît comme une sorte de cadavre exquis. L’incompréhension du public face à cette œuvre d’art est caractéristique de la plupart des œuvres numériques qui nécessitent une notice explicative. En ce sens, l’œuvre de Christophe Bruno a davantage de sens pour le public internaute qui regarde la vidéo de la performance sur Internet que pour le public qui regarde en direct la performance au moment où elle se déroule dans le monde réel.

human browser

On voit que le dispositif nécessite des connaissances techniques en informatique puisqu’il repose sur un piratage du programme de Google et la création d’un nouveau logiciel. Pour réaliser la performance, l’artiste a besoin des technologies suivantes : un réseau Wi-Fi avec une large bande passante sans pare-feu de sécurité, un ordinateur portable connecté à Internet avec le logiciel XPpro, un système Wi-Fi PDA, un casque sans fil et une caméra vidéo pour filmer la performance. Le numérique n’est donc pas seulement un support pour l’œuvre artistique mais est au cœur de son fonctionnement.

De plus, la performance est par nature toujours différente puisque le texte varie selon l’environnement et le contexte dans lesquels se trouve le comédien et donc selon les mots clés tapés sur Google. Ainsi, en 2005, la performance était réalisée devant un bureau de vote pour le référendum sur la Constitution européenne, et par conséquence le texte détourné concerne l’Union européenne. Chaque performance est donc unique ce qui renvoi à la fois à la définition originel de l’œuvre d’art et dans le même temps, l’ensemble des performances produit un ensemble artistique multiple. D’autre part, le dispositif artistique n’est visible que dans l’action lorsqu’un comédien sert d’intermédiaire au flux de textes ; par conséquent l’œuvre d’art est éphémère et immatérielle (bien qu’elle soit filmée et que la vidéo soit publiée en ligne).

La création à l'ère d'un Internet contrôlé par Google

Ce dispositif rend visible les échanges textuels du réseau Internet agrégés par le moteur de recherche Google, en les matérialisant en texte joué par un comédien. Autrement dit, il rend sensible des données abstraites en leur donnant une forme sonore. En ce sens, il montre une caractéristique technique du virtuel qui se rapporte essentiellement à des échanges invisibles de données. Le dispositif capte avec un programme informatique ces échanges et les matérialise en langage. Les phrases jouées par le comédien n’existent que par ces échanges mais elles n’ont aucun sens ce qui montre bien que le non-sens caractérise Internet. D’autre part, le flux textuel est capté par le programme de manière aléatoire, ce qui montre bien que le virtuel est un monde qui obéit au hasard. L’artiste laisse parler le hasard et ne sait pas quelle forme sonore aura son dispositif artistique final. Il est aussi surpris que les spectateurs par les phrases que joue le comédien. Échanges, non-sens et hasard : ce dispositif met en lumière trois caractéristiques du virtuel.

De plus, le dispositif repose sur le fait de pirater le système de Google ce qui renvoi à la dimension hacker propre au net art.

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L’artiste utilise Internet et Google tout en les détournant de leur usage habituel pour mieux les critiquer. En effet, à travers ce dispositif artistique, l’artiste critique la logique marchande d’Internet et plus précisément du système de Google. Christophe Bruno s’était déjà montré préoccupé par la marchandisation du « contenu textuel d'Internet » avec son dispositif « Google AdWords Happening » en avril 2002 dans lequel il critiquait le « capitalisme sémantique ». Avec ce dispositif, il critiquait le fait que chaque mot sur Google possède un prix. Avec « Human browser », il continue de s’interroger sur le contrôle qu’exerce Google sur les mots et sur l’impact que cela a sur notre manière de penser. En effet, le texte joué par l’acteur ne lui appartient pas, il est comme prisonnier des mots présents sur Google. Il se contente de répéter les mots qu’il entend dans son casque audio, comme s’il ne pouvait plus penser par lui-même, en dehors du cadre de Google. Pourtant, dans ce dispositif, l’être humain est envisagé comme une interface complémentaire à l’interface informatique. L’interface, le comédien, assure le passage de l’exprimable (le programme informatique et les échanges de flux textuels sur le réseau) à l’exprimé (le discours joué par le comédien). Sans le programme informatique, le flux textuel n’existerait pas, mais il n’existerait pas non plus sans le comédien qui le retranscrit par la parole. Ce dispositif artistique met donc en avant l’existence de deux interfaces : une interface technique et une interface humaine comme condition du langage. On peut dire que le navigateur humain de Christophe Bruno va à a la rencontre des individus dans des lieux physiques comme des robots numériques de Google vont à la rencontre des mots et des informations sur Internet. L’artiste confirme cette comparaison lorsqu’il dit : « Google vient scanner, hacker l'ensemble de toutes les paroles, de l'intimité de l'humanité ; quelle est la chose la plus belle que je puisse faire si ce n'est redonner cette parole à un être humain ? ». Ainsi, l’artiste détourne Google de son utilité fonctionnelle habituelle pour inviter le public à questionner son usage technique, social et culturel d’Internet.

L’artiste a voulu interroger la dimension liberticide du web. En poussant la logique marchande de Google jusqu’à son maximum, il montre sa toute-puissance et l’absurdité de ce contrôle sémantique. Christophe Bruno affirme lui-même qu’il a voulu montré que « le Web, notamment dans sa version 2.0, représente un aboutissement des stratégies de contrôle dans le domaine de l’écrit. ». Il veut montrer les dangers d'un Internet standardisé et sous contrôle, et prôner la liberté de l’internaute, notamment sa liberté d’expression. L’absurdité du discours joué par le comédien entends rendre tangible l’absurdité de ces stratégies de contrôle de Google et l’aliénation à laquelle elle conduit les individus.

Par ailleurs, ce dispositif-performance interroge la définition de l’artiste et de l’œuvre d’art : ici nous pouvons nous demander qui est l’artiste, le programmateur ou/et le comédien ? Christophe Bruno est à la fois celui qui a conçu le projet et celui qui a conçu le programme informatique mais l’intervention du comédien est essentielle. Cela introduit une dichotomie entre conception et exécution de la performance. De la même façon, on peut se demander quelle est l’œuvre d’art : le programme, la performance joué par le comédien ou la vidéo filmée de cette performance mise en ligne sur Internet ?

(Toutes les citations de l’artiste et les photos proviennent de ces sites : http://www.iterature.com/human-browser/fr/index.php et http://www.christophebruno.com/index.php)