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Le secteur de l’édition est un marché qui prend la forme d’un oligopole à franges, c'est-à-dire qu’à la marge de grands groupes comme Hachette, Editis, Gallimard-Flammarion, il subsiste de petites maisons d’éditions, de taille modeste, dont la production éditoriale est souvent limitée et irrégulière et dont les ventes représentent une goutte d’eau dans le marché global du livre. L’indépendance se définit donc par rapport aux grands groupes qui dominent le marché. De plus, la filière du livre pâtit d’une surabondance de l’offre qui place les éditeurs dans un rapport de force défavorable par rapport aux points de vente. Dans ce contexte de concentration économique et de forte concurrence entre les éditeurs pour accéder aux points de vente, comment peut-on définir la notion d’indépendance éditoriale ? Les grands groupes peuvent-ils par certains aspects faire preuve d’indépendance éditoriale ou cela ne s’applique-t-il qu’aux petites maisons d’édition ? Quant est-il des anciennes maisons d’édition indépendance rachetées par des grands groupes ?

L’indépendance éditoriale en question

C’est une notion abstraite qui revêt à la fois un aspect financier, commercial et de politique éditoriale. L’Alliance  française des éditeurs indépendants donne des chiffres pour préciser cette notion subjective : « L’éditeur indépendant a une indépendance “financière” lorsqu’il possède au moins 51 % de son capital, et une indépendance “intellectuelle” lorsqu’il contrôle sa ligne éditoriale qui n’est pas uniquement soumise à des impératifs de marché ». Nous pouvons donc remarquer que la notion d’indépendance éditoriale est une notion plurielle qui renvoie à des dimensions différentes souvent imbriquées les unes par rapport aux autres. Il est d’autant plus intéressant de questionner cette notion d’indépendance éditoriale aujourd’hui, à l’heure du rachat de Flammarion par Gallimard qui annonce une concentration horizontale.

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Tout d’abord, pour ce qui est de l’aspect financier, on peut noter une dichotomie entre les grands groupes qui disposent de ressources financières importantes et les petits éditeurs qui subissent les conséquences de leur budget limité. En effet, le manque de moyens financiers fait qu’ils ne disposent pas de leur propre réseau de distribution. La distribution des petites maisons d’édition se fait donc par les sociétés de distribution appartenant aux grands groupes : Hachette distribution, Interforum, Sodis ou encore UD Flammarion. C’est donc un moyen de contrôle pour les grands groupes et une moindre autonomie pour les petits éditeurs qui doivent s’adapter aux contraintes professionnelles requis pour pouvoir être distribué. Cela exclut du circuit de commercialisation les éditeurs amateurs dont la production est trop faible. La première limite à l’indépendance éditoriale s’accompagne donc du constat suivant : les petites éditeurs sont dépendants des grands groupes pour distribuer leur production. On peut également remarquer que la notion d’indépendance éditoriale s’applique à toute la chaîne d’édition, en amont et en aval (distribution et diffusion) et pas seulement aux maisons d’édition.

Editeurs, comment être indépendants lorsque l’on dispose de ressources financières limitées ?

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 Les éditeurs ayant une situation économique fragile renoncent souvent à recourir à un crédit bancaire car celui-ci est perçu comme une potentielle menace pour l’indépendance intellectuelle. Les petits éditeurs s'en sortent grâce au soutien des politiques publiques. On peut donc dire que l’indépendance éditoriale est possible grâce aux dispositifs publics d’aide à la publication et grâce au soutien des collectivités territoriales. En effet, beaucoup de petits éditeurs sont installés en région. Or cet ancrage local est peut être la clé du développement des éditeurs indépendants. Mais en dépendant du soutien des institutions publiques, le risque est de subir une forme de contrôle intellectuel sur la production éditoriale et donc de subir une autre forme de dépendance. Cependant, malgré les soutiens publics, les petites maisons d’édition sont peu rentables. Soit elles disparaissent après une durée de vie courte, soit elles sont rachetées par les grands groupes. Or, la possession du capital est perçue comme un facteur d’indépendance par les éditeurs et vice-versa. Si elles ne sont pas rachetées, elles subissent le débauchage des auteurs à succès qu’elles ont découverts.

Vers une best-sellerisation tout azimut du marché de l'édition ...

Par ailleurs, nous pouvons dire que l’indépendance en matière de choix éditoriaux est un absolu difficile à atteindre pour les grandes maisons d’édition car les impératifs financiers y sont trop importants. La liberté sur le contenu publié équivaut à une prise de risque.

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Or, le secteur de l’édition comme toutes les industries culturelles est un marché dans lequel le succès ou l’échec est difficile à prévoir. Ce sont le plus souvent les petites maisons d’édition n’ayant pas de contraintes de rentabilité, qui prennent la liberté, et le risque, de publier des auteurs inconnus ou des textes peu conventionnels. L’incertitude que ces choix éditoriaux audacieux trouvent leur public et soient ainsi rentables est un frein pour les grandes maisons d’édition qui misent sur des succès « certains », des best-sellers programmés qui tireront les ventes vers le haut.

Pour maximiser les profits, les grands groupes visent un public large, les livres publiés sont pensés pour une diffusion et une consommation de masse. A l’opposé, les petits éditeurs visent un public beaucoup plus restreint, un public de niche. De plus, les petits éditeurs ne disposent pas de budget dédié à la promotion des livres, la vente se faisant par le bouche à oreille. En revanche, les grandes maisons d’édition, pour limiter les risques d’un possible échec, sur-investissent l’investissement en communication autour du livre. Or, en augmentant les investissements autour d’un produit culturel, on accroît proportionnellement le risque financier par un mécanisme de cercle vicieux qu’a démontré Françoise Benhamou. Les grands groupes ne peuvent donc pas se permettre, pour des raisons financières, d’avoir une politique éditoriale indépendante. Mais cela n’empêche pas certaines collections appartenant à un grand groupe jouent un rôle d’innovation. C’est notamment le cas du groupe Gallimard qui possède de nombreuses collections audacieuses comme Verticales ou l’Arbalète. Les éditeurs indépendants se présentent donc comme une alternative culturelle aux grands groupes concentrés. En ce sens, ils paraissent indispensables pour garantir le renouvellement du paysage éditorial français.

        

imagesCA3WQLSEL'enjeu de la diversité éditoriale

De plus, nous pouvons dire qu’à travers l’indépendance éditoriale, se trouvent deux enjeux : garantir la biblio-diversité, c'est-à-dire la diversité éditoriale, et préserver une production éditoriale de qualité. En effet, ce sont les petits éditeurs indépendants qui ont les politiques éditoriales les plus innovantes et audacieuse, tandis que les grands groupes publient des livres standardisés répondant à la demande du public. Dans la revue Esprit, Eric Hazan témoigne après le rachat des éditions Hazan par le groupe Hachette. Il affirme que « l’obsession du rendement immédiat » des grands groupes d’édition met en danger la qualité des livres publiés tant sur le fond que sur la forme (c’est particulièrement vrai pour les livres d’art dans lesquels l’iconographie et le graphisme sont tout aussi important que le texte). Il raconte que tous les projets de livres sont soumis à une évaluation purement économique : « le compte d’exploitation prévisionnel devait montrer que la rentabilité serait atteinte à la fin de la 2ème année de vie, faute de quoi le projet était rejeté ». Or, d’une part, la rentabilité d’un livre est toujours incertaine et donc difficile à évaluer sous une forme comptable, et d’autre part, beaucoup de livres ne sont pas rentables en si peu de temps mais cela est compensé par une durée de vie longue. Si tous les éditeurs suivaient cette logique purement économique, on peut imaginer le nombre de livres qui ne verraient jamais le jour. Eric Hazan montre bien que pour les grands groupes d’édition, l’intérêt intellectuel et culturel des livres important moins que la rentabilité économique. Il a quitté le groupe Hachette et a fini par créer sa propre maison d’édition : La Fabrique, pour bénéficier d’une réelle indépendance sans subir ce qu’il appelle la « censure par l’économie ». On pourrait dire que la seule exception est la maison d’édition Minuit qui réussit à dégager un chiffre d’affaire honorable tout en gardant sa réputation d’exigence éditoriale.

Le choix des textes à publier, la traduction mais aussi la qualité du rapport entre l’éditeur et le lecteur ne sont pas gérés de la même façon par les petits éditeurs et les grands groupes. Cette réputation de qualité et la politique éditoriale cohérente des éditeurs indépendants leur permettent de fidéliser une clientèle de connaisseurs qui ont des besoins de lecture spécialisés et qui les ont découverts grâce à un positionnement facilement identifiable. Une politique éditoriale spécialiste est un pré-requis indispensable pour les petits éditeurs pour pouvoir être visible dans un marché saturé.

Pour conclure nous pouvons dire que si les grands groupes industriels ont leur indépendance financière et commerciale, cela n’est pas le cas de leur politique éditoriale qui est fortement dépendante de l’exigence de rentabilité économique. Au contraire, pour les petits éditeurs, l’indépendance financière et commerciale est difficile à atteindre mais l’indépendance intellectuelle est complète car détaché de la recherche de profit. Mais quel intérêt d’être indépendant intellectuellement si l’éditeur ne peut commercialiser sa production ?

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Par conséquent, une indépendance éditoriale intégrale paraît utopique puisque l’édition s’est industrialisée et doit donc répondre à une exigence de rentabilité comme toute activité marchande. On pourrait donc aller jusqu’à dire que seuls les petits éditeurs qui pratiquent cette activité comme une activité non-lucrative, et en exerçant un autre métier en parallèle pour vivre, sont complètement indépendants intellectuellement.

Finalement la saturation du marché et la concentration des grands groupes profite aux petits éditeurs qui peuvent se démarquer par des procédés « artisanaux » d’édition, garants de qualité. Mais on peut aussi se demander s’il n’existe pas un cercle vicieux ? En effet, plus la création de nouvelles structures est importante, plus il est difficile d’être visible dans la « fourmilière » et d’exister face aux grands groupes qui disposent de moyens financiers importants pour communiquer.